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Ordonnances SNCF :l’occasion

par Frédéric Lordon
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« Glass Brick Wall »

Si ceux qui ont quelque responsabilité dans la « conduite » des mobilisations qui s’annoncent ne comprennent pas que le mouvement ne doit pas être « le mouvement des cheminots » ou le « mouvement contre les ordonnances SNCF », alors le mouvement échouera – une fois de plus. Que le mouvement doive aussi être cela – mouvement des et pour les cheminots –, la chose est tellement évidente qu’elle devrait aller sans dire. Mais si le mouvement n’est que cela, il est perdu d’avance.

Contre l’offensive générale, le débordement général

C’est que, comme on disait jadis, toutes les conditions objectives sont réunies pour que le mouvement déborde de partout – quand, précisément, tout l’enjeu est de le faire déborder. Rarement si grand nombre de secteurs de la société sont arrivés ensemble à un tel point d’épuisement, d’exaspération même, ni n’ont été maltraités avec une telle brutalité par un gouvernement qui, en effet, a décrété l’« offensive générale » (1). C’est bien simple : ça craque d’absolument partout.

 

Ehpad, hôpitaux, postiers, inspecteurs du travail, retraités, paysans, profs, étudiants, fonctionnaires bientôt, et surtout l’immense iceberg des salariés brutalisés du privé, dont la pointe a été sortie des eaux glacées par le désormais mémorable Cash Investigation spécial Lidl&Free – et le tout, c’est là l’esthétique particulière de l’époque, pendant que les plus riches sont invités à se goinfrer dans des proportions sans précédent sur le dos de tous ceux-là !

Lire aussi Serge Halimi, « L’offensive générale », Le Monde diplomatique, mars 2018.Serge Halimi rappelle cette stratégie vieille comme le néolibéralisme du blitzkrieg généralisé, attaque simultanée sur tous les fronts visant à produire un effet de sidération qui laisse les opposants, totalement désorientés, courir dans tous les sens, avoir toujours un train de retard, pour finir défaits dans tous les compartiments du jeu. À l’évidence Macron en est là. Ce qui est étonnant avec tous ces « modernes », c’est combien ils pensent vieux (2). Macron croit dur comme fer à la théorie du ruissellement – Reagan. Faux. Il veut privatiser les chemins de fer – Thatcher. Désastreux (mais c’est également le propre de ce « réalisme », et de ce « pragmatisme », d’ignorer jusqu’aux enseignements les plus élémentaires et du réel et de l’expérience). Le voilà maintenant tenté d’émuler la brillante stratégie d’un ministre des finances néo-zélandais des années 1980. Il n’est pas exclu qu’il se trompe.

Il faut toute la médiocrité intellectuelle des gens de presse pour avoir fait de Macron un « président intellectuel ». Hormis être capable de penser autrement que par recettes et de reproduire mécaniquement un passé disqualifié, un président « intellectuel », disons machiavélien (ce qui n’a rien à voir avec « machiavélique »), prêterait attention au fait que des procédés politiques ne valent que dans les conjonctures qui leur ont donné leurs conditions de possibilité. 2018 n’est pas le 1984 de Margaret Thatcher, ni le 1989 de Roger Douglas, le ministre des finances néo-zélandais. Pas non plus le 1995 des grandes grèves (3). Tout a changé et, dans un environnement différent, les mêmes causes ne produisent pas nécessairement les mêmes effets. Ce qui a changé pour l’essentiel tient à dix ans de crise « financière » qui ont produit de sérieux ébranlements dans les têtes, et jusque dans les couches de la population qu’on croyait résistantes, fidèlement acquises au système : les cadres.

Il s’en faut pourtant que des esprits ébranlés deviennent des corps en mouvement. Toutes sortes de choses les retiennent, matérielles notamment. Mais d’une autre nature aussi, une en particulier : l’absence d’une parole assez forte qui saurait les rassembler. Que l’éparpillement soit la première ressource du pouvoir, c’est vieux comme la politique. En 2017, Jacques Chastaing qui, pour le Front Social, surveille le front des luttes invisibles, comptabilisait plus d’un million de journées de grève sur deux mois (4) – toutes, ou presque, passées sous les écrans radars. Mais ce million n’est que de la poussière de grève. Il faut le compacter pour en faire une grève générale. Dont en réalité tous les éléments sont là – mais pas le principe unificateur.

À qui reviendrait-il normalement de le fournir ? Aux confédérations syndicales évidemment. Il suffit d’énoncer la réponse pour se voir au bord du désespoir. Faisons un tri rapide : on ne parlera pas de la CFDT (« Yellow is the hottest colour ») ; non plus de FO qui rivalise avec elle au jeu idiot de « l’interlocuteur privilégié ». Des plus grosses confédérations, reste la CGT. Écartons d’emblée tout malentendu : il n’est question ici que des directions, et non des bases. Ce que les bases, spécialement celles de la CGT, recèlent d’admirable combativité, nul ne l’ignore. Si la CGT était un alambic, les vapeurs s’élèveraient. Or ici tout reste à fond de cuve – où d’ailleurs ça glougloute méchamment. Mais dans les tortillons à Montreuil : rien.

L’enlisement institutionnel

 

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